Cet article est un remix actualisé des billets publiés en 2014 et 2016 sur le site de la raterie des Vigies Pirates sous le titre : « Mais au fait, ça vit combien de temps, un rat ? ». Et quelle question !
« Mon rat est mort de vieillesse à 21 mois », « les rats c’est fait pour vivre deux ans, pas la peine d’espérer faire mieux », « le petit frère de ma voisine a eu un rat qui a vécu 6 ans, je te jure ! », « mon objectif de raterie est d’améliorer la longévité de ma lignée jusqu’à 30 mois »… la question n’est pas si simple. Pour nous qui aimons les rats, bien sûr, leur durée de vie est toujours trop courte. Mais de quoi parlons-nous exactement ?
Longévité et espérance de vie
Rappelons d’abord une chose importante : longévité et espérance de vie sont deux choses différentes. Toutes deux sont liées à la durée de vie, mais elles n’ont pas la même définition.
L’espérance de vie est une durée de vie moyenne, l’âge que l’on a le plus de chances d’atteindre a priori. Elle est évaluée à partir la durée de vie réelle et concrète d’une population donnée, à un endroit et une période donnée, car elle dépend beaucoup du contexte et de l’environnement (géographique, sanitaire, politique, etc.) Actuellement, l’espérance de vie d’un Français à la naissance est de 82 ans… mais elle n’est que de 50 ans pour un citoyen somalien. L’espérance de vie peut être améliorée (ou réduite) par nos actions, par exemple via l’hygiène de vie.
La longévité est la durée de vie maximale potentielle, liée à aux limitations fondamentales de l’espèce, et rarement atteinte. Par exemple chez l’humain, il est admis que la longévité est de l’ordre de 115 ans ; les hommes et les femmes qui la dépassent sont extrêmement peu nombreux, et ne la dépassent que de très peu. On pourrait en somme considérer qu’homo sapiens est « programmé » pour vivre au plus 115 ans. C’est la valeur record, une valeur que l’on ne peut repousser.
Si les deux notions font souvent débat, il faut apporter une réponse différente à chacune d’entre elles. Commençons par l’espérance de vie à la naissance, notre lot commun. Nous aborderons un peu plus tard la question des détenteurs de records.
DEL-MOL Seren, championne des rats français, à 4 ans
L’espérance de vie dans les livres
De nombreuses sources évoquent la question de la durée de vie des rats : livres et articles scientifiques et vétérinaires, sites d’amateurs, de rateries, de clubs, pancartes d’animalerie… En dehors de quelques exceptions à côté de la plaque, toutes semblent assez bien s’accorder sur un intervalle allant de deux ans à trois ans et demi. Pourquoi une si grande fourchette ? Comme on l’a vu, l’espérance de vie est une moyenne très dépendante de nombreux facteurs. Par exemple, une différence de 6 mois a été observée en laboratoire entre des mâles de souche Sprague-Dawley et ACI : environ 25 mois pour les premiers et 31 mois pour les seconds ! Au passage, cela suggère que le patrimoine génétique influence effectivement la durée de vie.
Shaniah (4 mois), son arrière-grand-mère Crystal Sky (26 mois), sa grand-mère Avada Kedavra (19 mois), sa mère NUA-DEL Shenzi (13 mois) et son arrière-grand-mère Chïsana Kiseki (32 mois)
L'espérance de vie sur le LORD
Cette fourchette de deux ans à trois ans et demi ne surprendra pas les habitués, mais ne convaincra pas pour autant les sceptiques. Reflète-t-elle vraiment la réalité, et pouvons-nous la vérifier ?
En France, nous avons une chance énorme pour répondre à cette question : le Livre des Origines du Rat Domestique, alias LORD. Il s’agit, à notre connaissance, du plus grand recensement informatisé de rats de compagnie au monde (cocorico). Il contient des milliers de dates de naissance et de dates de décès, dont on peut extraire des statistiques. Sa version 2 en (bonne) voie de développement le fait même automatiquement et en temps réel ! Les chiffres et graphiques suivants sont donc produits par le LORD à partir des données des utilisateurs, filtrées pour éliminer les incohérences (date de décès antérieure à la date de naissance, date de décès en 2023 ou après…). Par ce moyen, nous récupérons 19.714 fiches de rats dont l’âge au décès est connu. Ce nombre important permet de faire des statistiques fiables, en dépit de biais méthodologiques (voir encadré) imposant des interprétations prudentes.
Premiers chiffres
En première approche, nous pouvons regarder quelques valeurs chiffrées résumant la situation, telles que les valeurs moyennes et médianes, chez les mâles et les femelles, en comptant ou pas la mortalité infantile et/ou les morts accidentelles. Les valeurs sont calculées en jours, et converties en mois au dernier moment pour éviter de propager des erreurs d’arrondis (1 mois = 30.5 jours).
S’il ne fallait en retenir qu’un, il s’agirait de la durée de vie moyenne tous sexes confondus et mortalité infantile exclue, qui correspond très concrètement à l’âge que le rat que vous venez d’adopter a des chances d’atteindre : en France au XXIe siècle, un rat qui a survécu au sevrage vit en moyenne 22 mois et demi.
Quelques indicateurs supplémentaires peuvent être remarqués :
- La médiane : la moitié des rats meurent avant 23 mois, l’autre moitié après. La médiane est parfois utilisée par des vétérinaires pour définir la senescence, c’est-à-dire la vieillesse. Cela signifie qu’à l’aune de ce critère purement démographique, un rat français pourrait être considéré comme « vieux » à 23 mois, par rapport à ses congénères.
- L’intervalle inter-quartile : au lieu de chercher à séparer les décès en deux (la moitié qui meurt la plus jeune, la moitié qui meurt la plus vieille) on les répartit en 4 groupes de 25% chacun, et on regarde les deux groupes du milieu. Autrement dit, c’est la moitié la moins extrême. Vu comme ceci, 50 % des rats décèdent entre 15 et 27 mois.
- Le dernier percentile : la valeur maximale étant une valeur sujette à caution, nous mettons ce point délicat de côté pour le moment ; on peut cependant se faire une première idée de longévité en agrégeant les quelques valeurs les plus extrêmes. Pour faire simple, retenons que seuls 1% des rats dépassent l’âge de 40 mois (3 ans et demi). Les rats déclarés morts après 4 ans représentent moins de 0,15% des rats. C’est, au minimum, très exceptionnel.
Ces informations à la louche ne disent pas tout, mais permettent déjà d’établir quelques ordres de grandeur. Pour aller plus loin, on peut représenter une plus grande quantité d’informations sous forme graphique.
Courbes de survie et probabilités de décès
Complexe au premier abord, le graphique présenté ci-joint (et qui sera disponible dans la version 2 du LORD sous forme interactive) permet d’étudier en profondeur la question de l’espérance de vie du rat domestique. Il représente trois types d’informations :
- En rouge (légende à lire sur l’axe vertical de droite), on dessine la proportion de rats qui meurent à un âge donné. Par exemple, 3% de tous les rats meurent à 31 mois. C’est ce qu’on appelle la « distribution des âges au décès ». Elle se rapproche d’une courbe dite « en cloche », car il y a davantage d’animaux mourant autour de l’âge moyen que d’animaux mourant à des âges extrêmes – si on fait exception de la mortalité infantile.
- En bleu (légende à lire également sur l’axe vertical de droite), on dessine la probabilité, pour un rat d’un âge donné, de mourir dans le mois qui vient. Les barres sont de plus en plus grandes, car plus on vieillit, plus on risque de mourir… sauf à des âges très élevés, car les données sont moins nombreuses et moins fiables. En réalité, la forme de la courbe permet même, en creux, de dire que les données sont peu fiables au-delà de 36 mois.
- En marron (légende à lire sur l’axe vertical de gauche), on représente la proportion de rats survivant jusqu’à un âge donné.
La courbe démarre proche de 100% car la plupart des rats atteignent un mois de vie, et se termine à 0%, car tous les rats finissent par rejoindre le nuage (même si, en ce qui concerne leurs fiches LORD, elles ont parfois besoin d’un petit coup de pouce...)
Sur ce graphique, on peut retrouver certaines des valeurs précédentes, mais aussi extraire des informations plus fines. Par exemple, on peut voir qu’environ 36% des rats atteignent 25 mois, que le pic de décès est atteint à 24 mois (d’où, sans doute, cette impression que les rats vivent 2 ans) ou que la mortalité est minimale vers 5 mois, âge à partir duquel on peut considérer que les risques principaux de mortalité précoce sont écartés.
Toute étude statistique rétrospective présente des défauts. Les résultats sont susceptibles d’être faussés par des biais dues aux données elles-mêmes ou à des maladresses méthodologiques inévitables, qui peuvent conduire à faire une erreur dans la valeur que l’on cherche à estimer. Par exemple ici, nous avons un biais de recrutement : tout le monde n’inscrit pas ses rats au LORD. Puis un biais de mesure : le LORD est une base déclarative, sujette aux erreurs humaines (de la faute de frappe au souvenir brouillé en passant par le mensonge délibéré). La date de naissance des rats d’animalerie, « estimée au plus juste » ou en fonction des dires des vendeurs, et non exactement connue, est une autre source d’erreurs. Enfin, les données les plus récentes sont également biaisées : les rats décédés nés en 2022 sont forcément morts jeunes, les autres étant encore en vie. Malgré les efforts de correction, il existe toujours une marge d’erreur dans les résultats de telles estimations
Pour les éleveurs, comparer les courbes de survie de leurs portées à la courbe générale sera un indicateur plus complet que se limiter à la moyenne. En effet, une moyenne peut être tirée vers le bas par une mort exceptionnellement précoce, ou vers le haut par un coup de chance, mais l’évaluation des lignées doit être globale. Il importera davantage à l’éleveur d’avoir une courbe de survie le plus possible au-dessus de la moyenne pour tous ses rats, plutôt que de battre des records avec quelques rats si tous les autres meurent jeunes.
Pour des propriétaires lambda, consulter la courbe permet aussi de battre en brèche une idée souvent lue : « passé deux ans, c’est du bonus ». Or, les rats qui atteignent l’âge de 2 ans survivent encore un certain temps ! Nous avons parlé jusqu’ici d’espérance de vie à la naissance, mais savoir qu’elle est de 22 mois pour tous les rats ne nous dit rien de la survie de ceux qui ont déjà dépassé ce jalon. L’espérance de vie est en principe une quantité qui dépend de l’âge : c’est « le temps qui reste » à ceux que l’on sait vivants.
La partie bleue du graphique permet d’apprécier cette notion : elle représente la probabilité de mourir dans le mois qui vient, à un âge donné. Pour prendre un exemple concret : 41 % de tous les rats atteignent l’âge de 24 mois, mais si l’on se restreint aux rats ayant soufflé leur deuxième bougie, seuls 12% d’entre eux ne fêteront pas leur 25ème « moisiversaire ». Par ricochet, cela signifie que 88% des rats de 2 ans vont vivre au moins un mois de plus ! Un rat de deux ans a déjà réussi à ne pas mourir de tout ce qui a tué ses congénères plus tôt – ceux qui font baisser la moyenne. Ses chances sont donc meilleures qu’au départ.
Embuscade, sa mère Mitaine (8 mois), sa grand-mère Mrs Samovar (16 mois), son arrière-grand-mère Bellecour (25 mois) et son arrière arrière-grand-mère California (presque 34 mois)
Ici ou ailleurs, avant ou maintenant ?
En parlant de chances de départ, il est également légitime de se demander si l’espérance de vie des rats est la même partout et tout le temps. Or, nous l’avons rappelé au début de ce dossier : l’espérance de vie est définie à un endroit donné, à une période donnée. Les statistiques issues du LORD peuvent là encore nous apporter différents éclairages.
Nous pouvons par exemple afficher la durée de vie moyenne en fonction de l’année de naissance, pour voir si les rats d’aujourd’hui vivent davantage qu’autrefois. Nous nous limitons à la période 2001-2019 car il n’y a pas assez de rats avant, et pas assez de vieux rats après (cf. encadré). Au premier abord, il semblerait que les rats auraient « perdu » 130 jours de vie entre 2001 et 2009, avant d’en regagner 90. Ce n’est pas rien !
Faut-il en conclure que les éleveurs ont fait n’importe quoi dans les années 2000 ? Rien n’est moins sûr, car il faut se rappeler que le LORD lui-même n’a ouvert ses portes qu’en 2009. Cela signifie que les rats morts avant cette date n’ont pas été enregistrés en direct, mais rétrospectivement, et parfois de nombreuses années plus tard. Ceux que leurs propriétaires ont alors choisi d’enregistrer n’étaient peut-être pas comparables à la vague d’inscription du début des années 2010, quand on pouvait enregistrer tous ses rats, tout de suite. Et les souvenirs étant ce qu’ils sont… Quant à l’embellie observée depuis, on aimerait penser qu’elle est due à une amélioration du cheptel, des lignées, ou encore des conditions de vie, sans pouvoir l’affirmer sur la seule base de ces chiffres. La seule chose certaine, c’est que la moyenne est toujours restée à proximité des deux ans.
Voilà pour le « avant ». Vient ensuite la question « où » : les rats d’animalerie vivent-ils vraiment moins longtemps ? les rateries sont-elles vraiment « meilleures » que les simples particuliers, si tant est que cette distinction ne soit artificielle ? et à l’étranger ? Les statistiques peuvent servir de base au débat, mais elles sont toujours discutables. En 2016, il n’y avait pas de différence notable d’espérance de vie entre les rats INC, IND ou autres (sauf à sélectionner des sous-groupes de raterie sur des critères plus fins). À l’heure où j’écris ces lignes, une petite différence s’est glissée dans la moyenne (hors mortalité infantile – qu’il faut évidemment exclure pour une comparaison plus juste, puisque les morts-nés d’animalerie ne sont jamais enregistrés) : 21,8 mois pour les rats INC, 22,3 mois pour les rats IND, et 22,8 mois pour les rats portant l’affixe d’une raterie enregistrée. Ces différences sont assez minces, surtout si l’on se souvient que la date de naissance des rats d’animalerie n’est jamais exactement connue.
Deathly Hallows, sa fille Ultime Razzia, sa petite-fille Pacific Rim et son arrière-petite-fille Lily
Ces chiffres masquent cependant de très grandes disparités. Pour ne pointer personne du doigt, je me contenterai de citer deux exemples anonymes. Il s’agit de deux rateries ayant fermé leurs portes et ayant bénéficié d’une certaine notoriété en leur temps, avec assez de portées pour faire des statistiques robustes. La première a eu 57 portées en 10 ans et affiche un joli 27,2 mois. La seconde, avec 54 portées en 6 ans, a certainement joué de malchance : avec sa moyenne de 16,6 mois, on ne pourra pas l’accuser, au moins, d’avoir bidonné ses chiffres.
Et à l’étranger ? Les rats ETR du LORD affichent un beau score (25,5 mois), mais ils ne sont peut-être pas représentatifs de tous leurs pays. En Grande-Bretagne, une enquête citée par Anne Hanson du site Rat Behavior en 2004 aurait établi l’espérance de vie moyenne des rats domestiques à 21,6 mois ; mais d’après une collecte réalisée par une éleveuse britannique, elle serait montée à 24,9 mois sur la période 2010-2014 (avec un panel assez petit, et probablement un fort biais de recrutement). Pas si sûr que l’herbe soit plus verte ailleurs.
Mettre toutes les chances de son côté
Les chiffres sont descriptifs, mais ni explicatifs, ni prédictifs. Si certaines rateries obtiennent de meilleurs résultats que d’autres, plusieurs facteurs (non mutuellement exclusifs) pourraient l’expliquer : des rats effectivement plus robustes, une meilleure méthode de reproduction ou de sélection, mais aussi de meilleures connaissances sur l’alimentation ou la maintenance, et très probablement, une sélection plus drastique des adoptants. Le même rat a sans doute plus de chances de vivre plus longtemps s’il est adopté par quelqu’un qui a été trié sur le volet, dont la maintenance a été vérifiée et validée par une raterie exigeante, et qui s’est lui-même volontairement tourné vers des rateries « de bonne réputation ».
Aussi, ces chiffres ne doivent pas masquer que le premier facteur de durée de vie de votre animal, c’est vous. Les chances de départ sont une donnée, pas une destinée ! Vous pouvez l’adopter dans la meilleure raterie du monde, si vous le nourrissez de croûtes de pizza et le laissez vivre seul dans le noir et la crasse, c’est probablement sur la gauche du graphique qu’on le retrouvera... Même si vous trouverez toujours quelqu’un qui vous dira avoir fait ça avec tous ses rats qui ont vécu 5 ans. Ou 6. Ou 7. Mais ça, c’est une autre histoire : celles des records, que nous vous raconterons dans un prochain article.
Texte : Artefact. Illustrations : Artefact, Delfinii, Nualan, Tani, Vazaha
EDS n°20 - Avril 2022





