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    N°0 - Dossier - Une brève histoire du rat de compagnie

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    Une brève histoire du rat de compagnie

     

    Selon une superstition répandue, si nos rats domestiques ont tant de tumeurs, c’est qu’ils descendraient en grande partie de rats de laboratoire, « manipulés » pour les besoins de la recherche contre le cancer. En réalité, non seulement des échanges entre « amateurs » et laboratoires existent depuis longtemps dans les deux sens, mais surtout, des documents historiques attestent de l’existence de rats de compagnie avant l’usage des rats au laboratoire ! D’ailleurs, la physiologie même de l'espèce suffit à expliquer ces tumeurs. Mais alors, s’ils ne viennent pas (que) des laboratoires, d’où sortent nos rattus ?

     

    Sur les traces des rats au XIXe siècle

     

    Première surprise, si l’on confronte les sources d’information les plus anciennes : l'apprivoisement du rat dans un but de loisir et de compagnie est en fait antérieur à son usage à une échelle industrielle dans les laboratoires scientifiques ! Plusieurs livres mentionnent l’existence de rats de compagnie en Angleterre sous l'ère victorienne, soit dès 1830. La célèbre Reine Victoria (1819–1901), qui a donné son nom à cette période, en aurait possédé « un ou deux ». Du côté des scientifiques, des expériences éparses sont retracées à partir de 1850, mais l’expansion réelle de l’usage du rat comme animal de laboratoire remonte seulement au début du XXe siècle. Helen Dean King, célèbre biologiste américaine, débute la reproduction consanguine systématique de rats à partir de 1909, rats qui deviendront bientôt la souche Wistar. En 1908, Beatrix Potter, dessinatrice et auteur du célèbre personnage « Jeannot Lapin », dédicace un de ses livres, «The Roly-Poly Pudding or The Tale of Samuel Whiskers » à son rat, nommé Sammy. Le cheptel de fondation du futur Sprague-Dawley ne sera réuni qu’en 1925.

     

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    Page de garde et dédicace de « The Roly-Poly Pudding » de Beatrix Potter, édition originale de 1908. La dédicace dit : « En mémoire de “Sammy’’, l’intelligent représentant aux yeux roses d’une race persécutée (mais irrépressible), un affectueux petit ami, et le plus accompli des voleurs ! »

     

    En fait, dès 1840, on peut trouver la trace d’au moins une origine possible pour nos rats de compagnie, et il ne s’agit pas de laboratoires. C’est une histoire qui ne démarre pas tendrement : les rats sauvages, qui prolifèrent alors dans Londres, sont capturés pour affronter jusqu'à la mort des chiens de chasse sous le regard des parieurs. Jimmy Shaw, tenancier d'un établissement proposant ce « divertissement », remarque l'existence de nombreuses mutations de couleurs parmi les rats ; il les extrait du lot destiné à un triste sort pour les élever et les vendre comme animaux de compagnie. Le rat d'agrément est né ; la préférence aux couleurs rares aussi… Dans le même temps, une nouvelle profession naît en Angleterre : les « rats catchers », chargés par le roi de contrôler la population de rats dans les villes, par la capture et l'extermination. L'un d'entre eux, Jack Black, conserve tous les rats qui présentent une particularité physique, les reproduit et les vend (peut-être parce que les services royaux le payaient à la pièce, et qu'il était plus facile de les faire reproduire que de les attraper...). Entre 1840 et 1860, il aurait réussi à obtenir et pérenniser les types albinos, noir, « fauve », « gris », et les premiers marquages blancs. L'AFRMA (association américaine) considère que les rats de Jack Black constituent une part fondatrice non négligeable du pool génétique des rats domestiques anglais et américains (via l'exportation) jusqu'à aujourd'hui.

     

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    Jack Black, « rat catcher » officiel de la Reine Victoria,

    d’après une illustration tirée de “London Labour and the London Poor” d’Henry Mayhew, 1851.

     

    Des « rats catchers » à l’élevage pour compagnie

     

    La tradition de l'élevage amateur ou « fantaisie » (traduction calquée de l'expression anglaise « fancy rat ») tel que nous le connaissons aujourd'hui est, elle, attribuée à une britannique, Mary Douglas, que beaucoup d’anglophones surnomment « la mère des rats ». Elle propose en 1901 d'ajouter le rat au périmètre des intérêts du National Mouse Club, fondé en Angleterre en 1895 pour fédérer l'élevage amateur de souris domestiques, une tradition populaire dès les années 1800. Sa demande est acceptée et connaît un tel développement qu'en 1912, le club devient le National Mouse and Rat Club. A cette période, les souches de laboratoire n'en sont qu'à leurs balbutiements. L'activité du club en matière de rats décline à partir de 1920 et connaît un long hiver jusqu'à la fondation, en 1976, de la National Fancy Rat Society (NFRS), toujours active aujourd'hui, première organisation entièrement dédiée au rat de compagnie connue dans l'histoire.

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    Mary Douglas, « mother of the rat fancy », et un de
    ses rats primés en concours, circa 1910.

     

    Aux Etats-Unis, l'histoire du rat « d’agrément » est moins documentée. D’après l’AFRMA, les premières traces écrites datent de 1920, dans des ouvrages qui conseillent au lecteur de s'adresser à l'université la plus proche s'il souhaite se procurer un rat apprivoisé. Cet élément témoigne d'un intérêt pour le rat comme animal de compagnie, tout en laissant supposer l'absence de rats dans les animaleries ou d'activité d'élevage de type « raterie ». Aussi pourrait-on être tenté de considérer que le cheptel américain est fondé en grande partie sur des sources génétiques de laboratoire (au moins jusqu'à l'importation de rats anglais, relativement intense à partir des années 1980). Pourtant, en fouillant dans quelques endroits reculés de l’internet où sont archivés de vieux livres, comme la bibliothèque du Congrès américain, on trouve… un standard et un barème de jugement du rat domestique, dans des catalogues de show réunissant lapins, cochons d’inde et souris, dès 1915 ! D’où venaient les rats jugés dans ces concours ? Difficile à dire. Des laboratoires ? De « rat catchers » à l’américaine ou d’autres prélèvements dans la nature? D’importations ? De l'expansion parallèle de la terrariophilie, qui implique souvent l'élevage de souris et de rats à visée alimentaire, et qui a contribué au cheptel et au développement de la détention domestique de muridés ? Peu de sources permettent de trancher. Quoi qu’il en soit, l'AFRMA est fondée en 1983.

    Standard1915.jpg

    Standard de jugement des rats de compagnie tiré de “The American pet stock standard of perfection
    and official guide to the American fur fanciers’ association”, J. Henri Wagner, 1915.

     

    Et sur le vieux continent ?

     

    En Europe continentale, les documents sur la domestication du rat sont plus rares. La France est le premier pays où sont publiés des travaux scientifiques s'appuyant sur des expérimentations menées sur des rats, dans les années 1850. Ces rats provenaient d'une colonie de rats élevés pour nourrir les reptiles de la ménagerie du Jardin des Plantes à Paris ; on peut en retrouver la trace dans un article de la revue Magasin Pittoresque de 1856, disponible sur le site de la Bibliothèque Nationale de France, et dont le texte intégral, avec ses mots d’époque, permet même d’en déduire qu’il s’agit de rats hooded noirs. La reproduction plus contrôlée de rats en laboratoire semble être née en Allemagne (1877-1885) ; on y fait, déjà, des croisements afin de comprendre l'hérédité de la couleur de la robe. Une partie de la colonie établie par Henry Donaldson, neuroscientifique, à Chicago au début du XXe siècle pourrait avoir été fondée sur des rats importés de Suisse en 1890. Bien qu'il n'y ait pas autant de documents historiques à l'appui de cette idée, il n'y a pas non plus de raisons de croire que les interactions entre hommes et rats aient été, sur le vieux continent, très différentes de leur histoire britannique. Dans le Spleen de Paris (1869), Charles Baudelaire décrit le « joujou du pauvre », le rat de compagnie d’un enfant des rues, envié par l’enfant riche dont le jouet doré mais inerte est bien moins attrayant. Cependant, les Français ne s’illustrent pas par leur refus de la cruauté londonienne : Paris possédait son propre « ratodrome », équivalent des spectacles morbides de Jimmy Shaw, où, pour 0,50 francs, on parie sur le chien qui tuera le plus de rats en un temps donné. Il est fondé dans les années 1910 dans le quartier de la Porte Maillot par un certain Gustave Krouet (ou Xhrouet selon les sources), chasseur de rats. De très nombreuses gravures et peintures d’époque, et citations d’écrivains célèbres comme Raymond Queneau, attestent de l’existence de ce lieu.

    Ratodrome2.jpg

    Gravure du « Monde Illustré » n°8676 illustrant un combat entre un chien ratier et des rats à l’exposition canine de Paris le 9 avril 1870.

     

    Les archives restent muettes sur les décennies suivantes. La plupart des sources internet datent la naissance d'une activité non marginale de détention et d'élevage de rats de compagnie au début des années 1980. La Svenska Råttsällskapet (Suède) est fondé en 1983, la Suomen Kesyrottayhdistys ry (Finlande) en 1988. Au fil des années, on trouve également la création de clubs en Norvège, en Slovaquie et République Tchèque, en Pologne, aux Pays-Bas, en Belgique, en Allemagne. En France, plusieurs associations sous le régime de la loi de 1901 ont existé, parmi lesquelles l'association Ratibus, déposée en préfecture en 2004 et aujourd’hui inactive, la plus ancienne à notre connaissance. Le tissu associatif est donc trop récent pour constituer une mémoire de l'activité d'élevage de rats domestiques au XXe siècle.

     

    Il reste ensuite les sites internet de rateries, dont la durée de vie, comme chacun sait, est très variable. Parmi ceux qui sont encore en ligne, Ratlàlà (http://ratlala.free.fr) date sa première portée à l'année 1995, Abracadabrats (http://abracadabrats.free.fr) à 2002. A cette période, il est donc déjà possible de trouver des rats dans les animaleries, et les grossistes fournisseurs de ces animaleries en produisent ; il y a donc fort à parier qu'une activité existait avant ces dates. Rien ne permet d'affirmer que l'origine majoritaire de ces rats est le laboratoire, qui produit surtout des rats albinos, noirs et agoutis ; or la première portée de Ratlàlà a pour parents deux parents topazes ! Autre donnée éclairante à cet égard : en 1994, le législateur inscrit le rat à la liste des espèces domestiques, dont on peut donc supposer que la détention est en augmentation mais n'est une préoccupation que récente. Dix ans plus tard, en 2004, une future vétérinaire, Sandrine Farjou, présente une thèse à partir de laquelle on peut grossièrement extrapoler le nombre de rats domestiques en France à plusieurs centaines de milliers d’individus ! Une telle explosion présumée des effectifs, même en tenant compte de la grande prolificité du rat, laisse supposer une grande diversité des sources et origines de ces rats.

     

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    Les petits Wistar Hannover de LAB Fifty Shades of White, raterie De la Tarte au Citron.

     

    Des rats de labo chez les amateurs… des rats d’amateurs dans les labos !

     

    De surcroît, la réglementation en matière d’animaux de laboratoire est (heureusement) très stricte en France : on ne se « procure » pas comme ça un rat Long-Evans ou Fisher 344. Depuis quelques années, des associations de protection animale comme le GRAAL ou White Rabbit ont réussi à passer des accords avec certains laboratoires pour éviter l’euthanasie d’animaux en surplus et les réhabiliter comme animaux de compagnie, ce qui a intensifié les apports de souches de laboratoire dans notre population. Avant cela, les « sorties » de rats de labo sont rares, et nécessitent de bons contacts et des semaines voire des mois de travail et de négociation.

     

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    Rats des souches « Kyoto Fancy Rat Stock » photographiés
    par les chercheurs les ayant reproduits et étudiés.

     

    Plus surprenant, hors de France en tous cas, des rats du circuit amateur se sont parfois retrouvés dans des laboratoires. Ainsi, en 2005, des chercheurs japonais ont importé 6 rats issus d’une raterie américaine, Spoiled Ratten Rattery, tenue par Elisabeth Brooks dans l’état du Missouri, pour étudier leur génome. 5 ans plus tard, ils publient un article scientifique intitulé « Genetic Analyses of Fancy-Rat-Derived Mutations » dans lequel ils concluent de leurs travaux que les mutations étudiées (satin, siamois, mink…) sont uniques au cheptel des rats de compagnie vivant chez les amateurs, donc pas issues des laboratoires ! Étonnant, non ?

     

    Alors, nos ratoux, tous descendants de labo ?

     

    Rien n’est moins sûr ! Leurs origines sont globalement fort diverses, incluant certes les laboratoires, mais aussi des prélèvements dans la nature, des activités d'élevage sporadiques, des importations de pays plus en avance que nous en ce domaine, et des détours inattendus. Après 2 décennies d’existence documentée de rateries en France, nos rats ont sans doute de moins en moins de points communs avec leurs cousins de laboratoire… et une histoire passionnante à écrire !

     

    Pour aller plus loin
    ▶ The history of Fancy Rats, Nicole Royer, AFRMA, 2008.
    ▶ The Destroyers of Vermin, Henry Mayhew, dans London Labour and the London Poor, volume 3, chapitre 1, 1851.
    ▶ Les souris blanches, François Desportes et Edouard Charton, dans Le Magasin Pittoresque, 1856.
    ▶ Historical Foundations, J. Lindsey et H. Baker. Dans The Laboratory Rat, Elsevier Academic Press, 2e édition, 2006.
    ▶ Rat, Jonathan Burt, Reaktion Books, 2006
    ▶ Quand rats et chiens s’affrontaient sur le ratodrome de Paris, Charles De Saint Sauveur, « Le Parisien » du 11 décembre 2016.
    ▶ The American pet stock standard of perfection and official guide to the American fur fanciers’ association, J. Henri Wagner, 1915
    ▶ Genetic analyses of fancy rat-derived mutations, T. Kuramoto, M.Yokoe, K. Yagasaki, T. Kawaguchi, K. Kumafuji. Dans Experimental Animals, volume 59, 2010.

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    lAlicel

      

    Passionnant !!

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