« la rat apporte la Peste » ! entend-on souvent.
« Non, c'est la puce ! » répond-on aussi vite.
C'est d'ailleurs tout à fait exact. Mais pourquoi et comment ce petit animal transmet-il cette maladie ? Pourquoi le rat en est-il le principal vecteur ?
On vous dit tout !
La Peste : portrait-robot des suspects potentiels
Inutile, je crois, de s'étendre sur ce qu'est la Peste. Elle est connue de tous. Maladie causée par la bactérie Yersinia pestis, c'est une anthropozoonose (transmissible de l'animal à l'homme) qui peut se déclarer sous plusieurs formes (bubonique, septicémique ou pulmonaire notamment).
Ce que l'on sait moins, c'est comment elle est transmise à l'homme et pourquoi on accuse principalement le rat. Tout au long de l'histoire, il y eut de nombreuses théories concernant le mode de transmission de la maladie. Au cours du XXe siècle, on commença par accuser Xenopsylla cheopis. Cependant, bien que massivement coupable des épidémies orientales, cette puce ne peut en aucun cas être responsable des épidémies européennes, notamment celles ayant touché la Méditerranée ou Paris (la Peste des chiffonniers). En effet, cette puce ne survit pas dans les régions tempérées. Une autre coupable a donc dû être désignée et ce fut Nosopsyllus fasciatus, la puce dite « du rat noir ».
Durant les années 1900, plusieurs chercheurs, dont Georges Blanc et Marcel Baltazard, ont supposé que la puce de l'homme pouvait elle aussi jouer un rôle dans la transmission de la Peste et en serait même le principal suspect. Derrière ce terme de puce de l'homme se cache Pulex irritans : un parasite qui n'a été inféodé à l'homme que tardivement. On peut estimer que cette puce parasitait les carnivores sauvages sans distinction jusqu'au paléolithique, période où elle a choisi l'homme comme son hôte exclusif.
A l'appui de leur théorie, les chercheurs ont émis une redoutable hypothèse : il n'était pas possible d'accuser les rats d'avoir apporter les parasites infectés puisque la Peste serait apparue en Occident... avant les rats eux-mêmes ! Pour prouver cette théorie, Blanc et Baltazard ont reproduit des contaminations en laboratoire. Si les résultats de celles-ci semblent à première vue donner raison à leurs théories, les chiffres pourraient plutôt laisser penser que la puce de l'homme ne serait que vectrice accidentelle du bacille. Il a en effet fallu aux chercheurs 720 puces Pulex irritans pour obtenir un cas d'infection. Une contamination nécessiterait donc un nombre extrêmement important de puces piquant une seule et unique personne dans un délai très court (mois de 3 jours) pour obtenir un risque réel de transmission du bacille.
Quant au fait que les rats n'auraient pas été présents lors des premiers cas de Peste occidentale (notamment la peste Justinienne), la recherche archéologique a permis de démentir cet argument : la découverte de bas-reliefs gallo-romains a fourni la preuve que les rongeurs étaient présents dès le 1er siècle en Occident. Dès l'époque romaine, 53 rats ont pu être découverts sur 32 sites de fouilles différents. Au Moyen-Age, le rat se retrouve dans 90% des contextes de fouille, le chiffre atteignant les 100% à partir du XIVe siècle.
D'autres puces ont été soupçonnées à leur tour. En effet, qu'en est-il de la puce du chien qui est elle aussi d'une espèce différente? Ou encore celle du chat ? Durant l'année 1720 à Marseille, il était courant d'observer des cadavres de chiens et de chats flottant dans les eaux du Vieux Port suite à des ordres d'extinction de masse prononcés par les magistrats. Pourtant, ni la puce du chien, du chat, de la volaille ou encore du lapin n'ont permis de déceler une réelle capacité contaminante.
Ne restait donc, au terme de ces recherches, que la puce du rat comme principal hôte des puces contaminantes.
Comment la puce du rat contamine-t-elle ?
Le bacille de la Peste peut survivre jusqu'à 396 jours dans l'organisme de la puce et il tient 24 à 48 heures sur les pièces buccales des puces après la dernière piqûre infectante, à l'air libre. Cependant, la capacité infectante ne sera optimale que durant les 36 premières heures. Le bacille se multiplie tout d'abord dans le mésentéron de la puce, c'est-à-dire son appareil digestif. En se multipliant, il arrive que le bacille forme un bouchon qui va alors bloquer le proventricule (qui est situé entre le mésentéron et le pharynx) : la puce ne peut plus correctement ingurgiter le sang de son hôte et va donc le « vomir ». En le vomissant ainsi, le sang, qui a côtoyé le bouchon formé par les bacilles, peut se contaminer et pénétrer dans l'organisme via l'effraction cutanée causée par la piqûre de la puce. Ainsi, plus la puce est bloquée et plus elle a de difficultés à se nourrir : affamée, elle pique donc plus... et contamine plus !
Qu'en est-il des excréta ? Lorsque la puce digère le bouchon, elle vide son tube digestif dans le voisinage du point de piqûre. Malgré cela, il est improbable de se faire contaminer via ses selles, les bacilles ayant perdu la majorité de leur pouvoir contaminant via le processus de digestion.
Cependant, les cadavres de puces (ou même la poussière de cadavres !) seraient, eux, bel et bien contaminants.
La puce Xenopsylla cheopis serait la meilleure en qualité de blocage du proventricule, mais Nosopsyllus fasciatus en est elle aussi capable. Si un rat et un homme sont côte à côte, les études ont permis de dévoiler qu'elles préféreront toujours le rat. Mais si l'humain est 15cm plus proche que le rat, elles choisiront... l'humain ! Les rats ne vivant pas toute leur vie sur leur hôte rongeur malgré ce que l'on peut penser, il est donc tout à fait possible que l'humain devienne leur hôte privilégié s'il n'y a pas de rongeur à proximité immédiate du parasite.
Lors des expériences menées par Eskey et Haas, le plus grand nombre de transmissions successives enregistrées pour une seule Xenopsylla cheopis fut de 10. Les expériences de Burroughs permettent d'évaluer le taux moyen à 1 à 3 contaminations par puce.
Texte : Senalina. Illustration : Smintheus.
Première publication : numéro 18, 15/04/2022





